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Printemps/Primavera 2018

Le concept de genre a-t-il changé les études littéraires ? 

sous la direction de Christine Planté et d’Audrey Lasserre

Sommaire / Indice

Audrey Lasserre, Christine Planté, Le genre : un concept pour la critique littéraire ?

Yasmina Foehr-Janssens, Littérature médiévale et Études Genre : succès, freins et défis

Michèle Clément, Les Euvres de Louise Labé : quand le genre dérange

Florence Lotterie, Un « sexisme intelligent » ? Études de genre et usages de Rousseau

Anne Tomiche, Ce que le genre fait à l’étude des premières avant-gardes artistiques du XXe siècle

Valérie Cossy, Alice Rivaz et Catherine Colomb : femmes et francophones en littérature

Yasmina Foehr-Janssens, Littérature médiévale et Études Genre : succès, freins et défis
Le développement des Études Genre au cours des trente dernières années a-t-il eu une influence sur la recherche en littérature française médiévale ? Pour répondre à cette question, il convient d’adopter plusieurs points de vue différents. On pourra ainsi prendre acte de succès très remarquables en ce qui concerne la reconnaissance de la contribution déterminante des femmes à l’activité littéraire. Une œuvre monumentale et largement diffusée aux XVe et XVIe siècles comme celle de Christine de Pizan a ainsi pu reprendre la place qui lui revient dans l’histoire littéraire, après avoir été méprisée et ignorée par les critiques universitaires de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Cependant au moment de faire le bilan de l’impact que les travaux qui mobilisent le concept de genre ont eu sur le plan méthodologique, force est de constater que le résultat est plutôt modeste pour ce qui concerne la recherche francophone, alors que dans le monde anglophone, la bibliographie est très abondante. Peut-être la raison de ces résultats contrastés tient-elle dans le fait que la critique féministe et les analyses du genre obligent le chercheur ou la chercheuse à interroger les présupposés de sa discipline dans un contexte académique où l’étude des plus anciens textes français est toujours susceptible d’être remise en question.

Michèle Clément, Les Euvres de Louise Labé : quand le genre dérange
Qu’apporte le genre dans le champ des études de la littérature française de la Renaissance, et précisément pour l’étude des Euvres de Louise Labé ? Une évolution des pratiques est à constater depuis les années 1980 sous cette influence : l’illusion autobiographique a régressé au profit d’une analyse des postures genrées qui a permis de mettre au jour un pétrarquisme critique. Ce qui est troublant est que l’interrogation sur le genre et les performances qui lui sont corrélées sont déjà présentes dans les textes de Louise Labé en 1555. Le déni d’existence de l’autrice Louise Labé (2006) a-t-il un rapport avec ceci ? Le genre aurait-il des effets inattendus ?

Florence Lotterie, Un « sexisme intelligent » ? Études de genre et usages de Rousseau
Cet article se propose d’évaluer l’impact des approches « genre » sur l’interprétation de l’œuvre de Rousseau. Après un long moment polémique, elles ont permis d’interroger la pertinence même de l’accusation de misogynie, déplaçant la question du sexisme et des manières d’en déconstruire les discours et les représentations littéraires. Dans le contexte français, le rapport à Rousseau éclaire notamment la querelle du « féminisme à la française » (2011), où s’affrontèrent Joan Scott, Mona Ozouf et Claude Habib, à l’occasion du scandale dit « du Sofitel », autour de la délicate notion de « galanterie ». Inversement, cette controverse permet de lire l’œuvre autrement et, en particulier, de mieux y saisir une tension non résolue entre la volonté d’un ordre des sexes et le refus d’une guerre des sexes.

Anne Tomiche, Ce que le genre fait à l’étude des premières avant-gardes artistiques du XXe siècle
L’article met en relief la façon dont, envisagée dans une perspective de genre, l’étude transnationale et comparatiste des premiers mouvements d’avant-gardes du XXe siècle (futurismes, vorticisme, dadaïsme) permet d’interroger la doxa critique sur ces avant-gardes à un triple niveau : celui de leurs comportements et de leurs discours sur les rapports sociaux de sexe ; celui de leurs productions artistiques ; celui de l’historiographie que les actrices des mouvements ont contribué à forger.

Valérie Cossy, Alice Rivaz et Catherine Colomb : femmes et francophones en littérature
À partir des œuvres de deux romancières suisses de la période moderne, Catherine Colomb (1892-1965) et Alice Rivaz (1901-1998), cet article interroge les conséquences intellectuelles d’une situation doublement marginale : en tant que femme francophone par rapport, d’une part, au masculin universel et, d’autre part, à la norme culturelle déterminée par la France. Tout autant objective que subjective, cette double marginalité les a certes précarisées sur le plan pratique, mais elle recelait un fort potentiel critique qui s’est nourri de ces deux facteurs de décalage exprimé dans leurs œuvres. En se confrontant à l’écriture, Colomb et Rivaz ont dû aborder la nécessité de définir une position d’énonciation cohérente qui impliquait de rompre avec les normes françaises et masculines, qui fondaient implicitement la référence objective à disposition. À ce titre leurs écrits nous permettent de réfléchir aux conditions d’émergence du genre en tant que catégorie d’analyse.

Yasmina Foehr-Janssens, Littérature médiévale et Études Genre : succès, freins et défis
Did the rise of Gender Studies have an impact  on research about Medieval French Literature ? The answer to that question has to be balanced depending on the point of view one will adopt. There’s no doubt that since three decades, the interest for the participation of women to literary activity has increased in a very remarkable way. The works of Christine de Pizan, mocked or ignored by scholars at the end of the 19th or during the first half of the 20th century, have regained the place due to them. But on the other hand, the methodological aspect of Gender Studies appears to have had little influence on the trends of academic research in France and in the European French-speaking area. One wonders if the fact that Gender Studies question the grounding of academic disciplines does not make its use sensitive as the institutionalization of the field continues to be precarious.

Michèle Clément, Les Euvres de Louise Labé : quand le genre dérange
What bring the gender studies in the field of studies of the sixteenth century French literature, specially for the study of Louise Labé’s Euvres ? An evolution of the practices is to be noticed since the 1980s under this influence. The autobiographical illusion declined for the benefit of an analysis of the gendered positions who allowed to bring to light a critical petrarquism. What is amazing is that the interrogation on gender and the performances which are correlated is already present in Louise Labé’s texts in 1555. Has the denial of existence of the author Louise Labé (2006) something to do with this ? Would gender have unexpected effects ?

Florence Lotterie, Un « sexisme intelligent » ? Études de genre et usages de Rousseau
This contribution would like to assess the impact of gender studies on the readings of Rousseau. After a significant period of polemics about his alleged misogyny, gender studies lead to a renewed way to discuss the issue of sexism in literature, which also should be understood in the French context of the controversy about the « féminisme à la française » (2011), as Joan Scott called the position of Mona Ozouf or Claude Habib. Whereas the works of Rousseau enlightened the quarrel, the latter made another interpretation of his works possible, as an attempt to reconcile the search of an order of gender with the denial of gender war.

Anne Tomiche, Ce que le genre fait à l’étude des premières avant-gardes artistiques du XXe siècle
The article shows how, when considered from a gender perspective, the transnational and comparative study of the first avant-garde movements of the 20th century (futurisms, vorticism, Dadaism) leads to a triple reconsideration of the generally accepted critical discourse on these movements : that of the groups’ behaviors and discourses on the social relations between the sexes ; that of their artistic productions ; that of the historiographical constructions the very actors of the avant-gardes contributed to elaborate.

Valérie Cossy, Alice Rivaz et Catherine Colomb : femmes et francophones en littérature
Focusing on the works by Catherine Colomb (1892-1965) and Alice Rivaz (1901-1998), two Swiss female novelists writing in French, this paper investigates the intellectual consequences of their marginality not only as an objective fact synonymous with practical precariousness but also and significantly as a subjective position endowed with a huge critical potential. The various forms of writings adopted by each are considered within the early articulation of thinking about gender as it depended on the possibility of defining a self-consistent subject position. Colomb and Rivaz experienced writing as forcing them away from the abstract ideal of objectivity, which led them to expose the biases of gender and culture by which this ideal was implicitly constituted. This paper argues that being outsiders as French speakers may have accelerated their rather precocious observations about gender and literature.

Yasmina Foehr-Janssens
Yasmina Foehr-Janssens est professeure de littérature française médiévale à l’Université de Genève. Elle a consacré de nombreux travaux à la tradition narrative du Roman des sept sages. Elle s’intéresse au récit bref médiéval, entre nouvelles et exempla, ainsi qu’à la représentation des personnages féminins qu’elle étudie en intégrant une perspective de genre et auxquels elle a consacré plusieurs ouvrages (La Veuve en majesté : deuil et savoir au féminin dans la littérature médiévale, Genève, Droz, 2000 ; La Jeune fille et l’amour : pour une poétique courtoise de l’évasion, Genève, Droz, 2010). Ses recherches les plus récentes portent sur une histoire culturelle et politique de l’allaitement qui, conçue dans une perspective interdisciplinaire, s’inscrit dans la perspective d’un renouveau critique de l’histoire de la maternité et de la famille. <yasmina.foehr@unige.ch>

Michèle Clément
Michèle Clément, professeure à l’Université Lyon 2, est spécialiste de la littérature française de la Renaissance. Elle a édité les Chansons spirituelles de Marguerite de Navarre (2001), La Gélodocrye de Jacques Grévin (2001), Microcosme de Maurice Scève (2013). Elle a publié, en 2005, Le Cynisme à la Renaissance. Ses derniers travaux portent surtout sur l’humanisme lyonnais et l’histoire du livre. Son dernier ouvrage paru : Privilèges d’auteurs et d’autrices en France (XVIe-XVIIe siècles), Classiques Garnier, 2017 (en collaboration avec Edwige Keller-Rahbé). <michele.clement@univ-lyon2.fr>

Florence Lotterie
Florence Lotterie est professeure de littérature du XVIIIe siècle à Paris-Diderot. Spécialiste d’histoire des idées et des formes du tournant des Lumières, elle a consacré de nombreux travaux aux auteurs de cette période, notamment à Germaine de Staël et au groupe de Coppet ainsi qu’aux questions de genre. Elle a publié Le Genre des Lumières. Femme et philosophe au XVIIIe siècle (Classiques Garnier, 2013), co-dirigé avec Fabienne Bercegol et Stéphanie Genand les actes du colloque de Toulouse Une «période sans nom». Les années 1780-1820 et la fabrique de l’histoire littéraire (Classiques Garnier, 2016) et dirigé le numéro thématique Les Voies du «genre». Rapports de sexe et rôles sexués (XVIe-XVIIe siècle) de la revue Littératures classiques (n. 90, 2016). <florence.lotterie@univ-paris-diderot.fr>

Anne Tomiche
Anne Tomiche est professeure de littérature comparée à l’Université Paris-Sorbonne (Paris IV) où elle dirige, avec Frédéric Regard, le programme de recherche « Genre et Autorité ». Ses travaux portent sur les modernités, modernismes et avant-gardes du XXe siècle et, en particulier, sur leurs relectures au prisme de questionnements genrés. Parmi ses dernières publications : Métamorphoses du lyrisme. Philomèle, le rossignol et la modernité occidentale (Classiques Garnier, 2010), « L’Intraduisible dont je suis fait ». Artaud et les avant-gardes occidentales (Éditions du Manuscrit, 2012), La Naissance des avant-gardes occidentales 1909-1922 (Armand Colin, 2015), et la (co)-direction de plusieurs volumes collectifs ou numéros de revues, parmi lesquels Littérature et identités sexuelles (avec Pierre Zoberman, 2007), Genres et avant-gardes (avec Guillaume Bridet, 2012), Fictions du masculin dans les littératures occidentales (avec Bernard Banoun et Monica Zapata, 2015) et Genre et signature (avec Frédéric Regard, à paraître en 2018). <tomicheanne@gmail.com>

Valérie Cossy
Valérie Cossy est professeure associée en études genre auprès de la section d’anglais de la Faculté des lettres à l’Université de Lausanne. Ses enseignements et ses recherches portent sur la manière dont le genre détermine les représentations dans les littératures d’expression anglaise et française entre les Lumières et le XXe siècle. Elle est l’auteure de nombreux articles et de plusieurs livres dont Jane Austen in Switzerland, A Study of the Early French Translations (Genève, 2006), Isabelle de Charrière. Écrire pour vivre autrement (Lausanne, 2012) et Alice Rivaz. Devenir romancière (Genève, 2015). <https://valeriecossy.wordpress.com>, ­<valerie.cossy@unil.ch>

Interviews et inédits/Interviste e inediti

Audrey Lasserre, Christine Planté, « L’Emploi du genre dans les études littéraires au Maghreb ». Entretien avec Touriya Fili-Tullon

Comptes rendus/Recensioni

S. Burnautzki, Les frontières racialisées de la littérature française : contrôle au faciès et stratégies de passage ; A. Castaing, É. Gaden (dir.), Écrire et penser le genre en contextes postcoloniaux ; C. Chaulet-Achour, , J. Assier, M. Fremin, C. Jest (dir.), Jeux de dames : postures et positionnements des écrivaines francophones (C. Chaudet)

É. Viennot, L’Académie contre la langue française : le dossier « féminisation » ; H. Constantin de Chanay, Y. Chevalier, L. Gardelle (dir.), Écrire le genre / How to Write the Gender / Escribir el género, Mots. Les langages du politique (A. Coutant, N. Marignier)

F. Briquet, Dictionnaire historique des Françaises connues par leurs écrits ; M. Calle-Gruber, B. Didier, A. Fouque (dir.), Dictionnaire universel des créatrices ; C. Bard avec la collaboration de S. Chaperon (dir.), Dictionnaire des féministes. France XVIIIe-XXIe siècle (L. Hanin)   

É. Reverzy, Portrait de l’artiste en fille de joie. La littérature publique (V. Stiénon)

Notes de lecture/Schede

Pubblicato con un contributo del Dipartimento di Lingue, Letterature e Culture Moderne dell’Università di Bologna.

ISBN 978 88 222 6587 6

2018-11-14T15:01:52+00:00