79
Automne/Autunno 2020

Sainte-Beuve
entre la littérature, la critique et l’histoire

sous la direction de
André Guyaux et Romain Jalabert

Sommaire / Indice

Romain Jalabert, Introduction

Romain Benini, L’expérience du vers dans Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme

Michel Brix, Sainte-Beuve et la critique romantique

José-Luis Diaz, Arouet sous Badinguet. Le « dialogue » Sainte-Beuve – Nisard à l’École normale

Marie-Catherine Huet-Brichard, Les « choses lues » de Sainte-Beuve. Lettres à Juste et Caroline Olivier (1843-1845)

Patrick Labarthe, Remarques sur Port-Royal et le roman historique

Vincent Laisney, « Peindre au vrai ». De l’usage des souvenirs dans la critique

Jean-Thomas Nordmann, Sainte-Beuve et l’idée d’une histoire littéraire de la France

Andrea Schellino, Sainte-Beuve juge de lui-même

Romain Benini, L’expérience du vers dans Vie, poésie et pensées de Joseph Delorme.
Cet article essaie d’étudier conjointement les déclarations de Sainte-Beuve dans les Pensées et leur application dans les Poésies de Joseph Delorme. Il s’agit d’observer ce qui, dans ce premier recueil, relève du manifeste poétique, de comprendre comment les formes qu’il emploie manifestent une esthétique propre et de décrire aussi précisément que possible, notamment en ce qui concerne la versification, la manière dont il s’inscrit dans l’évolution poétique de son temps.

Michel Brix, Sainte-Beuve et la critique romantique.
La figure de Sainte-Beuve reste attachée à une « manière » critique qui utilise l’œuvre littéraire pour faire le portrait de l’homme ou de la femme qui l’a produite. Cette forme de critique est née à la fin du XVIIIe siècle, quand s’est imposée dans le champ littéraire la thèse rousseauiste que toute œuvre renvoie au contexte de sa production, et particulièrement à son auteur. La critique classique, au contraire, n’offrait aucun éclairage concernant les origines des œuvres mais se contentait d’exclure du champ littéraire les ouvrages qui ne correspondaient pas aux règles de la rhétorique. Sainte-Beuve est au XIXe siècle le représentant le plus éminent de la critique nouvelle qui postule que tout auteur se donne à connaître dans ses œuvres. Aujourd’hui, cette conception de la littérature est toujours la nôtre, et les reproches que l’on peut adresser aux analyses de Sainte-Beuve illustrent les limites et les apories de notre « modernité ».

José-Luis Diaz, Arouet sous Badinguet- Le «dialogue» Saint-Beuve – Nisard à l’École normale.
Comment enseignait-on Voltaire sous Napoléon III, à l’École normale supérieure, dont Désiré Nisard fut le directeur (1857-1867) et Sainte-Beuve le maître de conférences (1857-1861) ? Est évoqué l’état d’esprit des élèves, tant vis-à-vis de Voltaire que vis-à-vis de ces deux académiciens soutenant le régime impérial. Puis est comparé l’enseignement dispensé par Nisard à titre de galop d’essai du futur t. iv de son Histoire de la littérature française consacré au XVIIIe siècle (1861) et le Voltaire qu’aurait pu leur enseigner Sainte-Beuve, lequel s’est souvent exprimé sur lui dans ses Causeries du lundi puis ses Nouveaux Lundis, dans un style et selon une méthode aux antipodes de l’enseignement professoral de Nisard.

Marie-Catherine Huet-Brichard, Les « choses lues » de Sainte-Beuve. Lettres à Juste et Caroline Olivier (1843-1845).
De 1843 à 1845, Sainte-Beuve rédige à l’intention de son ami Juste Olivier les « Chroniques parisiennes » de la Revue suisse. À travers ce genre fourre-tout qui lui offre souplesse et liberté de parole (ses articles ne sont pas signés), il espère pratiquer une « critique vraie ». Mariant le léger et le sérieux, l’anecdote et le commentaire, le potin et l’analyse, la petite histoire et l’histoire littéraire, il se transforme en sociologue, un sociologue sensible aux phénomènes de mode, mais toujours attentif aux symptômes avant-coureurs de changements profonds et durables.

Patrick Labarthe, Remarques sur Port-Royal et le roman historique.
Si l’Histoire est bien le maître mot du Romantisme,  l’ambition qu’a Sainte-Beuve d’écrire avec Port-Royal l’histoire de la grandeur et de la décadence d’une « secte » composée des « derniers grands exemples des hommes qui ont été les derniers Saints », le conduit à un dialogue incessant avec les écritures de l’Histoire qui, depuis 1820, se sont élaborées sous ses yeux, si bien que Port-Royal peut se lire comme une synthèse des philosophies de l’Histoire au XIXe siècle. Cette étude ne fait que préciser ce qui relie Port-Royal au modèle du roman historique et à ses leçons.

Vincent Laisney, « Peindre au vrai ». De l’usage des souvenirs dans la critique.
Sainte-Beuve n’a pas écrit de Souvenirs littéraires. Toutefois, son hostilité de principe à la littérature mémorialiste n’est pas corrélée à sa pratique personnelle de l’écriture du souvenir (dans ses Cahiers par exemple), ni d’une manière plus déroutante encore à son utilisation à des fins critiques. S’il juge très sévèrement ce genre littéraire, il n’en reconnaît pas moins son utilité dans le cadre de sa « méthode ». Utilisé comme rectificateur d’erreurs ou révélateur de vérités, le souvenir y acquiert une importance non négligeable. Sous réserve qu’elle soit authentifiée, l’anecdote remémorée peut en effet avoir un caractère épiphanique. Grâce à elle, le critique s’y voit acheminé directement au point qu’il cherche. Il a touché le but. Le souvenir indiscret lui permet d’entrer dans la chambre secrète de l’écrivain.

Jean-Thomas Nordmann, Sainte-Beuve et l’idée d’une histoire littéraire de la France.
Sainte-Beuve n’a jamais écrit d’histoire de la littérature française d’un seul tenant. Il est possible néanmoins d’édifier une telle histoire à partir de ses conférences, cours et articles divers regroupés dans une perspective chronologique. Plusieurs anthologies ont réalisé cet objectif. Leur analyse permet de dégager un système de valeurs, esthétiques et politiques, constitutif d’une France littéraire de centre-gauche, en contraste avec une autre France plus conservatrice.

Andrea Schellino, Sainte-Beuve juge de lui-même.
Cet article propose quelques réflexions sur le dialogue que Sainte-Beuve entame avec son hétéronyme, Joseph Delorme. Deux maîtres mots semblent illustrer la démarche autocritique de Sainte-Beuve : jugement et distance.

Romain Benini, Verse experience in Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme
This article tries to study jointly the declarations of Sainte-Beuve in the Pensées and their application in the Poésies de Joseph Delorme. We will try to observe what, in this first collection, belongs to the poetic manifesto, to understand how the forms he uses have their own aesthetic and we will describe as precisely as possible, especially with regard to versification, the way in which he fits into the poetic evolution of his time.

Michel Brix, Sainte-Beuve and the romantic criticism
The figure of Sainte-Beuve remains attached to a critical way which uses the literary work to make the portrait of the man or the woman who produced it. This form of criticism was born at the end of the eighteenth century, when Rousseau’s thesis was imposed in the literary field that all work refers to the context of its production, and particularly to its author. Classical criticism, on the contrary, did not shed any light on the origins of the works but was content to exclude from the literary field works which did not correspond to the rules of rhetoric. Sainte-Beuve is in the nineteenth century the most eminent representative of the new criticism which postulates that every author makes himself known in his works. Today, this conception of literature is still ours, and the reproaches that can be made against Sainte-Beuve’s analyzes illustrate the limits and the aporias of our « modernity ».

José-Luis Diaz, Voltaire and the dialogue between Sainte-Beuve and Nisard at the École normale
How was Voltaire taught under Napoleon III, at the École normale supérieure, of which Désiré Nisard was director (1857-1867) and Sainte-Beuve the lecturer (1857-1861) ? The state of mind of the students is then evoked, both with regard to Voltaire and to these two academicians who supported the imperial regime. Our demonstration then compare the way Nisard teaches the subject as a trial gallop of his Histoire de la littérature française IV, devoted to the eighteenth century (1861), and the Voltaire that Sainte-Beuve could have taught, him who often expressed himself in his Causeries du lundi and then his Nouveaux Lundis, in a style and method at Nisard’s antipodes professorial teaching.

Marie-Catherine Huet-Brichard, « Sainte-Beuve’s “things read”. Letters to Juste and Caroline Olivier (1843-1845) »
From 1843 to 1845, Sainte-Beuve writes for his friend Juste Olivier the « Chroniques parisiennes » of the Revue suisse. Through this catch-all genre, which offered him flexibility and freedom of speech (his articles were unsigned), he was hoping to practice « truth in criticism ». Combining light and serious, anecdote and commentary, gossip and analysis, short stories and literary History, he became a sociologist sensitive to fashion phenomena, always attentive to the warning signs of profound and lasting changes.

Patrick Labarthe, Port-Royal and the model of the historical novel
If History is actually the key word of Romanticism, Sainte-Beuve’s ambition to write with Port-Royal the History of the greatness and decadence of a « sect » composed of « the last main examples of men who had been the last Saints », which leads him, from 1820, to an unceasing dialogue with the writings of History which have been elaborated before his eyes, so that Port-Royal can finally be read as a synthesis of the philosophies of History in the 19th century. This paper only precises what links Port-Royal to the template of the historical novel and the lessons that we can learn from it.

Vincent Laisney, « Peindre au vrai ». The use of Souvenirs in criticism
Sainte-Beuve did not write any Souvenirs littéraires. However, his hostility in principle to memorialist literature does not correlate with his personal practice of writing remembrance (in his Cahiers, for example), nor, even more confusingly, with its use for critical purposes. Although he judged this literary genre very severely, he did recognize its usefulness as part of his « method ». When used as a rectifier of errors or a revealer of truths, recollection acquires an importance rather considerable. As long as it is authenticated, the anecdote recalled may indeed be epiphanic in nature. Thanks to it, the critic is taken directly to the point he aims to go. He has reached the goal. The indiscreet memory allows him to enter the writer’s secret chamber.

Jean-Thomas Nordmann, Sainte-Beuve and the idea of a French literary history
Sainte-Beuve never wrote a full history of French literature. Nevertheless, we can build such history by selecting extracts from his various lectures and articles, and bringing them together in a chronological viewpoint. Several anthologies achieved this task. Looking into them shows a value system, both aesthetic and political, establishing an original picture of literary France, at the beginning of a tradition leaning towards moderate left et opposed to a conservative one.

Andrea Schellino, Sainte-Beuve as his own judge
This article offers some reflections on the dialogue that Sainte-Beuve establishes with his heteronym, Joseph Delorme. Two keywords seem to explain Sainte-Beuve’s self-critical approach : jugement and distance.

Romain Benini
Romain Benini est maître de conférences à l’UFR de Langue française de Sorbonne Université. Spécialiste de poésie versifiée, il est le co-auteur avec François Dell de La Concordance chez Racine, à paraître en 2020 chez Classiques Garnier.

Michel Brix
Directeur de recherches à l’université de Namur, membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, Michel Brix a publié une cinquantaine d’ouvrages – essais et éditions – sur la littérature française des XVIIIe et XIXe siècles. Il est aussi l’auteur d’une Histoire de la littérature française, de la Chanson de Roland à Charles De Gaulle (De Boeck, 2014).

José-Luis Diaz 
José-Luis Diaz est professeur émérite de littérature française du XIXe siècle à l’Université Paris-Diderot. Président de la Société des études romantiques et dix-neuviémistes, directeur du Magasin du XIXe siècle, il a publié en collaboration avec Annie Prassoloff : Sainte-Beuve, Pour la critique, Gallimard, « Folio-Essais », 1972 et co-organisé avec elle le colloque de Cerisy-la-Salle sur « Sainte-Beuve ou l’invention de la critique », dont les actes ont paru dans Romantisme (n. 3, 2000).

Marie-Catherine Huet-Brichard
Marie-Catherine Huet-Brichard, professeur émérite de Littérature française (Université Toulouse-Jean-Jaurès), a travaillé plus particulièrement sur la poésie romantique (Guérin, Sainte-Beuve, Hugo…) et sur les relations entre mythe et littérature. Ces dernières années, elle a publié une biographie de Maurice de Guérin (Pierre-Guillaume de Roux, 2018) et participé à l’édition des articles critiques de Barbey d’Aurevilly (Les Œuvres et les Hommes, Les Belles Lettres).

Patrick Labarthe
Professeur émérite de l’Université de Zurich, Patrick Labarthe a publié notamment Baudelaire et la tradition de l’allégorie (Droz, 1999 ; 2015, avec une préface d’Yves Bonnefoy), Le Spleen de Paris de Charles Baudelaire (Gallimard, « Foliothèque », 2000) ; l’édition critique du Cahier brun de Sainte-Beuve (Droz, 2017), la Correspondance I de Bonnefoy, avec Odile Bombarde (Les Belles Lettres, 2018), Sainte-Beuve, une poétique de l’intime (Droz, 2018). C’est à Bonnefoy qu’il consacre ses travaux actuels : coédition des Œuvres poétiques dans la Bibliothèque de la Pléiade, tome II de la Correspondance.

Vincent Laisney
Maître de conférences à l’université de Paris Nanterre, Vincent Laisney est un spécialiste du romantisme français et des sociabilités littéraires. Auteur d’une thèse sur le salon de Charles Nodier (L’Arsenal romantique, Champion, 2002), et d’un ouvrage sur cercles littéraires et artistiques (l’Âge des cénacles, Fayard, 2013 ; en collaboration avec Anthony Glinoer), il prépare un livre sur les Souvenirs littéraires (1850-1950).

Jean-Thomas Nordmann
Ancien élève de l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm, agrégé de lettres classiques, docteur d’État ès lettres, Jean-Thomas Nordmann est professeur émérite de littérature française. Durant plusieurs décennies il a également enseigné l’histoire contemporaine à l’Institut d’Études Politiques de Paris. Ses publications ont porté principalement sur le radicalisme en France et sur l’histoire de la critique littéraire. Il a par ailleurs exercé divers mandats électifs, en siégeant notamment au Parlement européen pendant dix-huit ans.

Andrea Schellino
Andrea Schellino est docteur de l’Université Paris-Sorbonne. Responsable du Groupe Baudelaire au sein de l’Institut des textes et manuscrits modernes, il est maître de conférences (ricercatore senior) en littérature française à l’Université Rome III. Auteur d’une soixantaine d’articles, il a publié, en 2015, une Bibliographie du Spleen de Paris aux éditions Classiques Garnier et, en 2017, une édition du Spleen de Paris chez GF-Flammarion. En 2018, il a coordonné un numéro de L’Année Baudelaire. Il a collaboré à l’édition des Romans et nouvelles de Joris-Karl Huysmans et il collabore actuellement à l’édition des Œuvres de Victor Segalen dans la Bibliothèque de la Pléiade.

Comptes rendus/Recensioni

A. Leupin, L’Hérésie poétique. Du Moyen Âge à la modernité (J. P. Madou)     .         

C. Lebrec, Combinatoires ludiques : littérature, contrainte et mathématique (M. Lapprend)       

B. Anglani, « Sans issue ». Commento all’ Étranger di Camus (M. C. Gnocchi)              

T. Laget, Proust, prix Goncourt. Une émeute littéraire ; À l’ombre des jeunes filles en fleurs et le prix Goncourt 1919, Dossier de presse constitué par T. Laget (M. Bertini)           

E. Kaës, Proust à l’école (I. Vidotto)

Notes de lecture/Schede

Pubblicato con contributi del Labex Obvil (Observatoire de la vie littéraire) di Sorbonne Université e del Dipartimento di Lingue, Letterature e Culture Moderne dell’Università di Bologna. 

ISBN 978 88 222 67344

Revue de presse/ Rassegna stampa